vendredi 21 mai 2010

50 ans d'indépendance: retrospective

En 1960, l'Afrique se libère et dix-sept pays prennent leur indépendance. Retour sur un processus qui ne va pas de soi et interroge encore, à l'heure où l'on fête le cinquantenaire des indépendances africaines.
A la sortie de la Seconde Guerre mondiale, la décolonisation ne fait pas partie des priorités politiques européennes. Pire, la question des indépendances n'appartient pas au domaine du pensable et du pensé. L'heure est à la reconstruction des Empires.

Quinze ans plus tard, l'Afrique exprime avec force le désir de prendre son indépendance et la question devient une urgence politique. Très vite, en France, il faut que l'ancienne métropole gère de nouvelles relations bilatérales et s'occupe des 50 000 français présents en Afrique, dont la moitié est composée de fonctionnaires, de missionnaires ou de négociants.

Les nouveaux Etats indépendants doivent quant à eux s'inventer un nouveau destin et régler des problèmes naissants, que l'indépendance a cristallisé.

Maintenir la domination des métropoles
 
René Pleven, Charles de Gaulle, Winston Churchill et Franklin Roosevelt  
René Pleven, Charles de Gaulle, Winston Churchill et Franklin Roosevelt
 

En 1944, au moment où la France peine à se libérer de la domination allemande, la question des colonies se pose à nouveau. Le gouvernement provisoire d'Alger, avec à sa tête Charles de Gaulle, demande à René Pleven, alors commissaire aux Colonies, de réunir les représentants des territoires français. C'est ainsi, qu'entre le 30 janvier et le 8 février, se tient la conférence de Brazzaville. Lors du discours d'ouverture, Charles de Gaulle se montre catégorique : « les fins de l'œuvre de colonisation accomplie par la France dans les colonies écartent toute idée d'autonomie, toute possibilité d'évolution hors du bloc français de l'empire ; la constitution éventuelle, même lointaine, de self-government dans les colonies est à écarter ». D'après lui, la colonisation française en Afrique a été globalement positive et il n'est pas question de remettre en cause le cœur de ses fondements. Une fois libérée, la France devra redevenir une République une et indivisible, la grande « Union française ». La question de l'émancipation des territoires colonisés, si elle est abordée, ne trouve qu'une formulation ambigüe. Les colonies pourraient à terme devenir autonomes mais en restant sous domination française.

Toutefois, les critiques se font pressante de l'autre côté de l'Atlantique. Franklin Roosevelt multiplie les condamnations des puissances colonisatrices. En août 1941, il rencontre notamment Winston Churchill, à bord d'un navire de guerre américain, le USS Augusta, afin de discuter de l'avenir du monde post-Seconde Guerre mondiale. En résulte un document appelé « Charte de l'Atlantique », qui reprend en grande partie le discours sur l'état de l'Union prononcé par Roosevelt en janvier, et qui stipule dans sa troisième clause que : les pays « respectent le droit des peuples à choisir la forme du gouvernement sous laquelle ils souhaitent vivre ; et ils souhaitent voir le droit de souveraineté et l'autodétermination restauré à ceux qui en ont été privés par la force ». Le sujet revient par la suite dans les discussions menées en 1942 pour l'adoption de la « Déclaration des Nations-Unies », puis en 1945 lors de celles conduisant à la signature à San Francisco de la « Charte des Nations-Unies ». En 1946, de Gaulle décide donc de faire des concessions. Tout d'abord, c'est le code de l'indigénat, en vigueur depuis 1887 dans toutes les colonies françaises, qui est supprimé, mettant fin aux travaux forcés et à la distinction faite entre citoyens et sujets français. Le code est supprimé théoriquement mais la distinction persiste dans les faits jusqu'en 1956. En effet, ce n'est que dix ans plus tard que les citoyens des colonies jouissent du droit de vote par suffrage universel. Enfin, le pouvoir colonial assure vouloir mettre en place une représentation électorale plus équitable. C'est ainsi qu'en 1946, une assemblée territoriale est créée et que près de vingt députés africains peuvent siéger au Palais-Bourbon, au sein de l'hémicycle de l'Assemblée nationale française. De plus, trois grands conseils sont créés à Dakar, Tananarive et Brazzaville dans lesquels siègent une dizaine de conseillers. A terme, les populations colonisées sont censées devenir des citoyens français, égaux en droits et en devoirs à ceux de la métropole.

 
Sylvanus Olympio, Nkwame Nkrumah, Louis Armstrong et Martin Luther King Jr  
La France continue donc à croire en son Empire et à y investir, notamment par le biais du FIDES (Fonds d'Investissement pour le Développement Economique et Social) fondé en avril 1946. Destiné à centraliser les projets coloniaux, le FIDES a permis de réaliser des investissements lourds dans toutes les infrastructures : transports, énergie, agriculture, communication, etc. La métropole investit trois fois plus en dix ans que lors des cinquante années précédentes.

Et si les investissements financiers ne suffisent pas à garder la main sur les colonies, la France joue sans hésiter d'armes politiques. Ce fut notamment le cas au Togo et au Cameroun, dans les deux territoires disposant d'un statut particulier. Anciennes colonies allemandes, les deux pays sont placés sous mandat de la Société des Nations (SDN) en 1918, puis sous tutelle de l'Organisation des Nations-Unies (ONU) en 1945. Dans les deux cas, la tutelle est exercée par le Royaume-Uni et surtout par la France. Dans les années 1950, la France fait tout pour gêner l'irrésistible ascension du parti nationaliste mené par Sylvanus Olympio, le Comité d'Union Togolaise (CUT), quitte à recourir par exemple à de multiples trucages électoraux et à soutenir les partis adverses, plus volontiers pro-français. L'enjeu est de taille puisque le Togo français devient, dès le 30 août 1956, une République autonome sur laquelle la France compte bien exercer encore un moment son influence. De plus, le processus de décolonisation s'engage au Togo britannique voisin. Kwame Nkrumah, formé en Angleterre et aux Etats-Unis et proche de la mouvance socialiste est revenu en Gold Coast en 1947 où il devient secrétaire général du United Gold Coast Convention (UGCC) qu'il quitte pour fonder la Convention's People Party (CPP). C'est sous l'impulsion de ce leader panafricaniste que le Ghana devient indépendant le 6 mars 1957. Durant les festivités, le Ghana accueille Louis Armstrong, venu jouer avec les orchestres locaux, et Martin Luther King, icône d'un peuple noir qui s'émancipe lui aussi aux Etats-Unis. Un an avant, le 1er janvier 1956, c'est le Soudan qui devenait indépendant.

Mais c'est par la force que, de son côté, la France affirme le plus fermement sa domination coloniale. En mars 1946, des députés malgaches présentent lors d'une session de l'Assemblée constituante une proposition de loi qui vise à abolir toute forme de colonisation et à faire de Madagascar un État libre de l'Union française. Les députés mis en cause sont rapidement accusés de subversion et arrêtés. S'en suivent des insurrections massives sévèrement réprimées et qui font près de 30 à 40 000 morts sur les 700 000 habitants que compte l'île. Puis, en décembre 1956, ce sont des maquisards camerounais, menés par l'Union des Populations du Cameroun (UPC) de Ruben Um Nyobé, qui passent à l'offensive en lançant une vague d'attentats et de sabotages. Les révoltes sont elles aussi durement contenues et bien que le Cameroun devienne en mai 1957 un Etat autonome sous tutelle française, dès le mois de décembre, sept compagnies d'infanterie sont envoyées et dispersées pour surveiller la ZOPAC, Zone de Pacification du Cameroun. En 1958, la France fait tuer Nyobé, puis réitère l'expérience de l'assassinat politique en 1960 avec son successeur à la tête du parti, Félix Moumié. Pendant plusieurs années, l'armée française arrose des zones entières de napalm. Pierre Messmer, qui était à l'époque Haut-Commissaire au Cameroun français, parlait ainsi de guerre psychologique menée par la France, sur le modèle indochinois ou algérien. Parallèlement à ces deux épisodes sanglants et méconnus de l'histoire de la France coloniale, les soldats britanniques réprimaient eux aussi les révoltes Mau-Mau au Kenya, de 1952 à 1960. L'heure n'est donc pas à l'acceptation de la décolonisation.

 
Quelques brèches ouvertes dans la domination coloniale
 
Nehru, Nasser et Sukarno  
Nehru, Nasser et Sukarno
 

Cependant, quelques brèches s'ouvrent rapidement et permettent à l'Afrique de défendre de plus en plus fermement ses volontés d'indépendance. D'abord, si la question des indépendances n'est pas encore à l'ordre du jour à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, la colonisation, elle, fait de plus en plus débat. Déjà, dans les années 1930, le militant communiste et ancien tirailleur sénégalais Lamine Senghor dénonçait fermement le colonialisme français, notamment au sein de la Ligue contre l'impérialisme et l'oppression coloniale. De plus, du côté des Africains, c'est l'image même d'une métropole omnipotente qui s'effrite. En effet, lors des deux premières guerres mondiales, l'Europe s'est affaiblie. De plus, nombre de tirailleurs « sénégalais » ont été contraints de défendre la nation française, et souvent de périr en première ligne pour elle. Et le moins que l'on puisse dire c'est que le pouvoir colonial ne fait pas preuve d'une grande gratitude à l'égard de ces soldats. Ainsi, en novembre 1944, lorsque près de 1 300 soldats manifestent dans le camp de transit de Thiaroye au Sénégal pour obtenir les impayés de leurs soldes, la France ouvre le feu sur eux et trente cinq tirailleurs sont abattus. Trente quatre autres sont condamnés à des peines d'un à dix ans de prison. Dans le même temps, d'autres soldats africains sont pourtant enrôlés pour combattre les velléités indépendantistes des Indochinois contre lesquelles la France échoue en 1954, ou en Algérie où la France s'enlise. L'aura de la puissance coloniale française s'écaille encore un peu.

Plus globalement, c'est le « Tiers-Monde », selon l'expression de l'économiste et démographe Alfred Sauvy, qui se réveille en avril 1955 lors de la conférence internationale des non-alignés à Bandung. Menée par l'indien Nehru, par l'égyptien Nasser et par l'indonésien Sukarno, cette conférence promeut l'émancipation des peuples afro-asiatiques, la fin de l'impérialisme et le non-alignement du Tiers-Monde dans la Guerre Froide. L'exemple de la résistance du Tiers-Monde est d'ailleurs donné un an plus tard par Nasser dans l'affaire du canal de Suez, qui l'oppose à la France et à la Grande-Bretagne. Le chef d'Etat égyptien nationalise le canal et inflige un large camouflet aux deux puissances coloniales qui voulaient mettre la main sur ce lieu stratégique du commerce mondial. Lors du discours d'inauguration, le 26 juillet 1956, Nasser déclare : « En ce jour, nous accueillons la cinquième année de la Révolution. Nous avons passé quatre ans dans la lutte. Nous avons lutté pour nous débarrasser des traces du passé, de l'impérialisme et du despotisme ; des traces de l'occupation étrangère et du despotisme intérieur. [...] La pauvreté n'est pas une honte, mais c'est l'exploitation des peuples qui l'est. Nous reprendrons tous nos droits, car tous ces fonds sont les nôtres, et ce canal est la propriété de l'Egypte. La Compagnie est une société anonyme égyptienne, et le canal a été creusé par 120 000 Egyptiens, qui ont trouvé la mort durant l'exécution des travaux. La Société du Canal de Suez à Paris ne cache qu'une pure exploitation. [...] En quatre ans, nous avons senti que nous sommes devenus plus forts et plus courageux, et comme nous avons pu détrôner le roi le 26 juillet [1952], le même jour nous nationalisons la Compagnie du Canal de Suez. [...] Nous sommes aujourd'hui libres et indépendants ».

 
Image du film sur le camp de Thiaroye de Sembène Ousmane
 


Enfin, c'est en France que les esprits commencent à se faire à l'idée d'indépendance africaine. Dans un sondage de 1949 indique que près des deux tiers des Français sont prêts à accorder les mêmes droits aux Africains qu'aux Français de métropole. En août 1956, le journal Paris-Match fait paraitre une série d'articles signés par Raymond Cartier. L'une des caricatures, devenue célèbre, résume l'esprit général de l'opinion française : « la Corrèze avant le Zambèze ! ». En effet, les colonies coûtent cher à la France. Et dès 1946, Edouard Herriot s'était enflammé devant l'Assemblée constituante : « Veut-on que la France devienne une colonie de ses anciennes colonies ? ». Les nombreux adversaires de la poursuite de cette colonisation à tout prix mettent ainsi en avant l'exemple des Pays-Bas qui, bien qu'ayant perdu l'Indonésie, parviennent à demeurer prospères. C'est donc l'idée même d'Empire qui ne parait plus naturelle. Dans la métropole et dans les colonies, les esprits se préparent donc progressivement à la décolonisation.
Le projet de communauté franco-africaine
 
Leopold Sedar Senghor  
Leopold Sedar Senghor
 

En 1947, le ministère des Colonies change de nom et devient le ministère de la France d'Outre-mer. Si ce changement parait symbolique, voire anecdotique, il annonce les changements à venir de la politique française en Afrique. Pendant les années 1950, c'est l'idée d'une vaste communauté formée par la métropole et ses colonies autonomes qui commencer à émerger : le projet d'Eurafrique. Ainsi, Pierre Moussa, qui fut directeur des affaires économiques et du plan au Ministère de l'Outre-mer de 1954 à 1959, publie en 1957 un rapport intitulé Les chances économiques de la communauté franco-africaine. L'idée est de préserver une domination plus souple sur l'Empire colonial, de rendre possible une plus grande autonomisation des peuples colonisés, et surtout de conserver un vaste bloc économique visant à assurer à la France une sortie de l'orbite américaine ou soviétique.

En juin 1956, la France adopte la loi-cadre Defferre, du nom du ministre de l'Outre-mer et maire de Marseille Gaston Defferre. La loi accorde une plus grande autonomie aux territoires de l'Union française tout en préservant plusieurs domaines réservés de la métropole, et pas des moindres : la monnaie, les finances, l'enseignement et la défense. Préparée avec l'appui du maire d'Abidjan Houphouët-Boigny, cette loi est vivement critiquée par Léopold Sédar Senghor et Sekou Touré car elle favoriserait trop les intérêts ivoiriens. La même année, la France accorde en mars l'indépendance à ses deux protectorats marocain et tunisien.

 
Sékou Toure
 
La métropole essaye donc de limiter les pressions grandissantes des indépendantistes en favorisant une décentralisation politique, une déconcentration administrative et une africanisation du pouvoir colonial tout en maintenant ses intérêts économiques en Afrique. Et les intérêts sont nombreux. C'est ainsi que l'historien burkinabé Joseph Ki-Zerbo écrivait en 2003 dans son essai A quand l'Afrique ? : « Quand avec Kwame Nkrumah, Amilcar Cabral et les autres, nous nous battions pour l'indépendance africaine, on nous répliquait : "Vous ne pouvez même pas produire une aiguille, comment voulez-vous être indépendants ?" Mais justement pourquoi nos pays ne pouvaient-ils pas produire une aiguille ? Parce que, pendant cent ans de colonisation, on nous avait affecté à ce rôle précis : ne pas produire même une aiguille, mais des matières premières, c'est-à-dire dépouiller tout un continent ».

C'est avec les projets de Constitution autour de la Vème République que les choses se précisent, en 1958. L'idée est de proposer trois statuts différents : celui de département d'outre-mer, de territoire d'outre-mer ou d'Etat associé dans une Communauté franco-africaine. Charles de Gaulle propose que soit organisé en septembre un vaste référendum en Afrique. En août, il part donc en tournée pour soutenir le « oui » au référendum et donc son projet de communauté franco-africaine. L'idée est simple, si les colonies votent pour le oui, elles auront le même président que la métropole mais pourront se doter de gouvernements autonomes, si elles votent contre, elles seront indépendantes. L'accueil réservé au général de Gaulle, est pour le moins mitigé. Ainsi, le ministre de l'Intérieur sénégalais Valdiodio Ndiaye, membre du Gouvernement dirigé par Mamadou Dia, également député au Palais-Bourbon, refuse de choisir entre fédération ou sécession. Il lance ainsi cette phrase devenue slogan : « nous disons indépendance, unité africaine et confédération ». Quant au député de Madagascar, Philibert Tsiranana, il explique à des journalistes que « dans un an ou dans un siècle, Madagascar sortira de la Communauté. Sans doute très prochainement. » Mais c'est surtout le Guinéen Sekou Touré qui se montre le plus déterminé à lutter contre ce projet. Ainsi il déclare : « Il n'y a pas de dignité sans liberté : nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l'esclavage ». Le journal du Parti Démocratique de Guinée, La Liberté, part lui aussi en campagne pour le « non ». Le 24 août, à Brazzaville, le général de Gaulle l'affirme, la communauté franco-africaine n'est qu'une transition vers une indépendance future possible.
 
Charles de Gaulle
 
A son retour en France, de Gaulle ne décolère pas : « la Communauté c'est de la foutaise ! Ces gens-là, à peine entrés, n'auront qu'une idée, celle d'en sortir ! ». Pourtant, le 28 septembre 1958, les colonies votent en faveur du « oui » et la Communauté franco-africaine nait. Léon M'Ba, député-maire de Libreville, va même jusqu'à demander la départementalisation du Gabon. Seule la Guinée refuse massivement ce référendum. En votant « non » à 95%, la Guinée devient donc indépendante. Les administrateurs coloniaux doivent s'en aller. Offensés par l'affront guinéen, ils prennent tout de même la peine de partir avec les archives, les prises électriques et les ampoules.

Les nouvelles Républiques autonomes de la Communauté franco-africaine n'ont donc plus d'élus à l'Assemblée nationale française. Toutefois, Houphouët-Boigny, grand soutien de ce projet, reste ministre du Gouvernement Debré.
Des stratégies diverses des leaders africains
 
Félix Houphouet Boigny 
 

Ce n'est qu'à partir de 1958, que le mouvement vers l'indépendance s'étend donc dans les esprits. Toutefois, en Afrique, les stratégies envisagées pour y parvenir sont assez diverses, à l'image des leaders africains de l'époque.

A la fin des années 1950, la plupart des élites politiques de l'Afrique francophone a été formée en France et reste donc très attachée à la métropole. Dès lors, des mouvements intellectuels comme celui de la « négritude » mené par Léopold Sédar Senghor restent fondamentalement plus enclins à défendre l'idée d'égalité entre métropole et colonies que celle de scission des colonies. Parmi les grandes figures de l'époque figurent ainsi : Blaise Diagne, premier africain à avoir intégré la Chambre des Députés en 1914 et devenu sous-secrétaire d'Etat aux Colonies en 1931, Lamine Gueye, avocat et député du Sénégal en 1936 qui fut membre de la SFIO en Afrique, ou encore Félix Houphouët-Boigny, ministre délégué à la Présidence du Conseil entre 1956 et 1957. D'autres, comme Joseph Conombo, Fily Dabo Sissoko, Léopold Sédar Senghor, Hamadoun Dicko, Modibo Keita, Hubert Maga ou Hamani Diori, furent également membres du Gouvernement français. A cela il faut ajouter la multitude d'Africains siégeant au Parlement ou au Conseil Economique et Social. Il est à noter que Mamadou Konaté, Modibo Keïta et Hamani Diori furent en outre vice-présidents de l'Assemblée nationale. Tous ces leaders, qui furent les acteurs des indépendances étaient avant tout proches de l'idée assimilationniste.

L'ambivalence de ces élites se retrouve dans l'évolution des partis politiques africains nés à l'époque. Il faut également préciser que ces batailles politiques africaines, qui s'inscrivent plus largement dans le contexte de la Guerre Froide, ont poussé les partis politiques à jouer de leurs influences sur le continent. Ainsi, en France, SFIO et PCF ne veulent pas laisser l'Afrique aux Américains. Quant à la droite française, elle ne veut surtout pas rendre possible une percée communiste en Afrique.
En octobre 1946, le Rassemblement Démocratique Africain (RDA) est créé. Ce parti a pour but de fédérer les élites et les élus africains pour sortir de l'orbite partisane française. Toutefois, le Parti Communiste choisit de suivre de près ce projet. La SFIO désapprouve cette approche et décide de boycotter le congrès fondateur de Bamako. Le résultat ne se fait pas attendre, et va à l'encontre de la stratégie de la SFIO, le RDA se rapproche officiellement des communistes français. En 1947, le président du RDA, Gabriel d'Arboussier se déclare ainsi « fidèle au camarade Staline ». Le RDA est de ce fait stigmatisé par certains partis français. C'est ce qui a valu à Houphouët-Boigny, qui présidait le Parti Démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI-RDA), d'être accusé de communisme et d'avoir failli être arrêté.

De l'autre côté, on trouve les Indépendants d'Outre-mer (IOM), qui, loin de constituer un parti structuré, forment depuis septembre 1948 un groupe parlementaire, à l'instigation du Béninois Apithy et du Togolais Aku qui avaient démissionné du RDA jugé trop proche de Moscou. D'autres non-inscrits les rejoignent, ainsi que Senghor qui quitte la SFIO. Après les élections de 1951, les IOM deviennent la force politique majeure des colonies et fondent un mouvement, la Convention africaine, en février 1953 à Bobo-Dioulasso (Haute-Volta, futur Burkina Faso).

Rapidement, la radicalité change de camp. Et lorsque le RDA gagne les élections de 1956, les députés élus proposent aux députés français de l'Union Démocratique et Socialiste de la Résistance (UDSR) parmi lesquels on trouve René Pleven et François Mitterrand, de former un groupe parlementaire (UDSA-RDA qui devint RDA-UDSR, les députés africains y étant plus nombreux). Le RDA modère ses positions, et milite progressivement pour la communauté franco-africaine, se contenant de revendiquer de grandes réformes économiques et sociales et non une indépendance totale. Ce sont les IOM qui à leur tour se radicalisent. Le RDA compte alors neuf députés à l'Assemblée (au lieu de trois) et les IOM seulement sept (contre quatorze avant les élections). Le RDA dispose en outre de près de la moitié des élus des assemblées territoriales d'Afrique Occidentale Française (AOF) et de près d'un tiers de celles de l'Afrique Equatoriale Française (AEF). En mars 1958, les petits partis rejoignent le RDA au sein du Parti du Regroupement Africain (PRA).
 
François Mitterrand
 
Vers des indépendances négociées
Sylvanus Olympio  
Sylvanus Olympio
 

Ces ambivalences des élites africaines, doublées des hésitations stratégiques de part et d'autre de la Méditerranée, font que l'on ne peut pas opposer de manière binaire assimilation ou indépendance. En réalité, 1960 marque l'avènement d'indépendances « douces » et négociées, malgré les violences politiques présentes dans la décennie précédente.

L'échange entre le Togolais Sylvanus Olympio et le général de Gaulle est à cet égard intéressant. En octobre 1958, Olympio rencontre à Paris, de Gaulle. De Gaulle s'adresse à Olympio et lui dit : « Vous voulez l'indépendance ? Prenez-la ! ». Ce à quoi Olympio répond : « Si c'était l'indépendance que je désirais, je ne serais pas ici. » Echange révélateur des attitudes de chaque camp. De Gaulle sait que les indépendances, et particulièrement celle du Togo, sont inéluctables mais veut éviter une contagion trop rapide qui ferait perdre à la France le soutien de ses anciennes colonies. Olympio veut l'indépendance totale, l'« Ablodé Gbadja ». Mais il ne veut pas rompre totalement avec la France.

Chacun veut donc ménager son pays. Toutefois le processus d'autonomisation est tel et les désirs d'indépendance si avancés que l'année 1960 voit se succéder dix-sept indépendances. Le 1er janvier, c'est le Cameroun qui « ouvre le bal ». La France a cependant pris soin d'y favoriser l'ascension, non de l'UPC qu'elle a combattu, mais de ses adversaires réunis derrière Ahmadou Ahidjo, ancien conseiller de l'Assemblée de l'Union française. Dès lors, Nnamdi Azikiwe, fondateur de l'Union pour l'Indépendance du Cameroun et du Nigeria demande que le Nigeria devienne lui aussi indépendant. En avril, le Togo devient indépendant, puis suivent le Mali et le Congo Belge en juin, la Somalie en juillet, le Dahomey, le Niger, la Haute-Volta, la Côte d'Ivoire, le Tchad, l'Oubangui-Chari, le Gabon et le Sénégal en août, puis le Nigeria en octobre, et Madagascar en décembre.

Lors des cérémonies des indépendances, c'est la rupture que l'on met en scène. Chaque Etat acquiert sa souveraineté nationale et rompt en 1960 avec son Empire colonial. Ainsi, l'on exhibe les deux drapeaux, l'on joue les deux hymnes et l'on finit par abandonner les symboles coloniaux pour mettre en valeur les danses traditionnelles, les défilés d'écoliers et de soldats. Les nouveaux drapeaux flottent et offrent à la vue de tous les couleurs symboliques de ces nouveaux Etats : le rouge du sang des soldats et des martyrs de l'indépendance, le vert de l'agriculture et le jaune de l'or. En marge des cérémonies, les orchestres jouent le célèbre Independance chacha d'African Jazz. Peu d'incidents émaillent ces cérémonies.

 Cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd'hui dans l'entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d'égal à égal, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c'est par la lutte qu'elle a été conquise, une lutte dans laquelle nous n'avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang
Patrice Lumumba


L'on préfère la force des mots. Il en est ainsi le 30 juin l'échange vif, et devenu célèbre, entre le roi des Belges et Patrice Lumumba, nouveau Premier ministre congolais. Baudouin 1er lance : « L'indépendance du Congo constitue l'aboutissement de l'œuvre conçue par le génie du Roi Léopold II, entreprise par lui avec un courage tenace et continuée avec persévérance par la Belgique. [...] Lorsque Léopold II a entrepris la grande œuvre qui trouve aujourd'hui son couronnement, il ne s'est pas présenté à vous en conquérant, mais en civilisateur. [...] Le grand mouvement d'indépendance qui entraîne toute l'Afrique a trouvé, auprès des pouvoirs belges, la plus large compréhension. En face du désir unanime de vos populations, nous n'avons pas hésité à vous reconnaître dès à présent cette indépendance. » Ce à quoi Lumumba répond : « Cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd'hui dans l'entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d'égal à égal, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c'est par la lutte qu'elle a été conquise, une lutte dans laquelle nous n'avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang. Cette lutte, qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu'au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l'humiliant esclavage qui nous était imposé par la force. Ce fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire.

 
Patrice Lumumba
 


Nous qui avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou nous loger décemment, ni d'élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des "Nègres". Qui oubliera qu'à un Noir on disait "tu" non certes comme à un ami, mais parce que le "vous" honorable était réservé aux seuls Blancs ? Nous avons connu que nos terres furent spoliées au nom de textes prétendument légaux qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort.

Nous avons connu que la loi n'était jamais la même selon qu'il s'agissait d'un Blanc ou d'un Noir, accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres.

Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou croyances religieuses : exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort même.

Nous avons connu qu'il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les Blancs et des paillotes croulantes pour les Noirs, qu'un Noir n'était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dits "européens", qu'un Noir voyageait à même la coque des péniches, aux pieds du Blanc dans sa cabane de luxe. Qui oubliera enfin les fusillades où périrent tant de nos frères ou les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d'injustice, d'oppression et d'exploitation dont les colonialistes avaient fait l'outil de leur domination ? [...] La République du Congo a été proclamée et notre pays est maintenant entre les mains de ses propres enfants. [...] L'indépendance du Congo marque un pas décisif vers la libération de tout le continent africain. » La rupture est officialisée et mise en scène au sein des ces nouveaux Etats qui intègrent l'ONU.

 
La République Démocratique du Congo d'aujourd'hui
 


Toutefois, l'indépendance marque-t-elle vraiment, en 1960, une si grande rupture ? Plusieurs indices laissent penser que ces indépendances négociées mènent plutôt à une relative continuité. Ainsi, les anciens fonctionnaires coloniaux français deviennent bien souvent les conseillers des nouveaux leaders africains ou des fonctionnaires français mis à disposition des Etats indépendants. Le 4 juin, la France vote une loi constitutionnelle instaurant de nouveaux rapports bilatéraux avec ses anciennes colonies. Par le biais de cette toute nouvelle coopération, la France garde ainsi des liens forts avec l'Afrique. Nous sommes ici bien loin des propos de de Gaulle qui expliquait ne pas pouvoir « concevoir un territoire indépendant et une France qui continuerait de l'aider ». En 1960, l'on commence également à découvrir que la Mauritanie regorge de fer, que le Niger et le Gabon sont de grands gisements d'uranium et que le Congo et le Gabon sont des terrioires riches en pétrole. Il serait donc dommageable pour l'ancienne métropole de quitter les lieux sans pouvoir s'assurer d'y revenir autrement.

A la fin de l'année 1960, l'Empire français n'existe plus. Toutefois, la France se trouve toujours en Algérie, aux Comores et à Djibouti. La Somalie italienne, le Nigeria britannique et le Congo belge ont également suivi l'exemple du Soudan, du Maroc, de la Tunisie, du Ghana ou de la Guinée, premiers pays à s'emparer en 1956 et 1958 de leur indépendance. Ces indépendances sont finalement le fruit d'une certaine « realpolitik » qui oblige les Etats coloniaux à admettre que leur tutelle n'est plus pensable et les colonies à reconnaître qu'elles ne peuvent pas du jour au lendemain se débrouiller seules. Dans ses mémoires, de Gaulle écrivait ainsi : « Bref, quelque mélancolie que l'on pût en ressentir, le maintien de notre domination sur des pays qui n'y consentiraient plus devenait une gageure, où, pour ne rien gagner, nous avions tout à perdre ». Ces stratégies politiques annonçaient ainsi la suite, résumée par un slogan de François Mitterrand : « partir pour mieux rester ».

Chronologie des premières indépendances africaines

Egypte 26 août 1936
Libye 24 décembre 1951
Soudan Janvier 1956
Maroc 3 mars 1956
Tunisie 20 mars 1956
Ghana 8 mars 1958
Guinée 2 octobre 1958
Cameroun 1er janvier 1960
Togo 27 avril 1960
Malii 20 juin 1960
Congo Belge (devenu Zaïre puis RDC) 30 juin 1960
Somalie 1er juillet 1960
Dahomey (devenu Bénin) 1er août 1960
Niger 3 août 1960
Haute-Volta (devenue Burkina Faso) 5 août 1960
Côte d'Ivoire 7 août 1960
Tchad 11 août 1960
Oubangui-Chari (devenu République Centrafricaine) 13 août 1960
Gabon 17août 1960
Sénégal 20 août 1960
Nigeria 1er octobre 1960
Madagascar 14 décembre 1960
 
(à suivre)

 
DETI Ernest Lemanois
Consultant 
08.01.07.65 /01.75.06.06
ABIDJAN - COTE D'IVOIRE
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"Il n'est pas de montagne infranchissable,
Il n'est pas d'horizon inaccessible,
Il n'est pas d'étoile insaisissable" .
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